Diversité contre égalité?

La diversité ne serait pas un moyen d’instaurer l’égalité mais plutôt une méthode de gestion de l’inégalité?

Dans son court ouvrage La diversité contre l’égalité 1, l’auteur américain Walter Benn Michaels — professeur de littérature à l’université de l’Illinois à Chicago — stimule quelque peu la réflexion en énonçant que « La diversité n’est pas un moyen d’instaurer l’égalité; c’est une méthode de gestion de l’inégalité.» 2

L’élimination de toutes les pratiques discriminatoires ne ferait donc, selon l’auteur, que réguler les répartitions entre les «riches et les pauvres», mais cela ne réduirait en rien l’écart entre les classes sociales. «En matière d’inégalité économique, le racisme et le sexisme fonctionnent comme des systèmes de tri: ils ne génèrent pas l’inégalité elle-même, mais en répartissent les effets.» 3

Combattre les discriminations qui alimentent les injustices sociales ne serait qu’une étape, quel serait donc le but ultime?

Le point de vue de Michaels est bien sûr situé, citoyen – aisé et «blanc» — de ces Etats-Unis d’Amérique à la lourde histoire coloniale et esclavagiste qui ont tenté, des décennies avant l’Europe — Michaels ne parle quasi exclusivement que de la France, de faire la promotion de la diversité dans toutes les sphères de la société. Le premier cinquième de ce 21e siècle indique bien évidemment que la lutte contre les discriminations doit perdurer. Les discriminations alimentent les injustices sociales, l’auteur le reconnaît aussi, les combattre est donc une étape qu’il faut atteindre. Mais pour Michaels, le but ultime à avoir dans le viseur est la disparation des inégalités sociales, et non uniquement leur diversification. Les luttes doivent s’additionner, pas se substituer. Se focaliser sur le racisme comme facteur principal de paupérisation serait tentant mais n’est pas juste. Difficile de ne pas être d’accord.

La promotion de la diversité risquerait de masquer le problème de l’injustice sociale

Cependant Michaels insiste : non seulement la promotion de la diversité n’endiguera pas le problème, mais risquerait, en outre, de le masquer. Car une fois la diversité (des origines, genres…) reflétée à tous les étages de la société, un statu quo de satisfaction ne ferait en rien progresser la justice sociale. Pire, il est possible de faire de l’inégalité socio-économique une différence culturelle de plus! Et il suffirait de changer de regard vers toutes ces différences, de simplement les respecter et donc d’abattre tous les préjugés pour enrayer les inégalités car ce sont eux qui les créent et non le système capitaliste… Un leurre et un piège pour l’auteur.

Le concept de la culture pour remplacer celui de la race!

Un autre écueil avancé par Michaels est qu’à force de mettre en avant les notions d’identité et de culture, on frôle la réhabilitation sociale de la notion de race, alors qu’elle a été anéantie biologiquement parlant. Le concept de culture aurait été inventé pour remplacer celui de race pour Michaels, car pour définir ce qui relève de la culture «black», «musulmane», «occidentale»… il faut définir qui sont les Blacks, les Musulmans, les Blancs… On est passé d’ «une société aveugle aux couleurs» (objectif de la lutte antiraciste des années 80 en France par exemple) à «une société consciente des couleurs».

Une solution impensée et impensable jusqu’ici: la redistribution des richesses

Mais Walter Benn Michaels ne propose pas vraiment d’autre solution que celle déjà évoquée plus haut: additionner les luttes; considérer la promotion de la diversité comme une étape vers plus d’égalité en restant vigilant à ne pas mettre les identités trop en avant car c’est aussi le jeu de l’extrême droite. Homme de gauche dans un pays qui vacille toujours entre droite et centre gauche, sa solution radicale — impensée et impensable écrit-il jusqu’ici — est la redistribution des richesses.

Dans l’ici et le maintenant, la convergence des luttes

Nous ne pouvons pas omettre de vous donner l’exemple de la convergence des luttes réalisée localement par la plateforme Marche des Migrants de la Région du Centre et ses partenaires avec le projet Avec tous les «Sans».

Dans un monde idéal, la diversité ne devrait pas être promue car elle irait tout simplement de soi, les discriminations n’y auraient pas de place et la justice sociale serait alors une théorie applicable… en recourant à l’équité pour atteindre toujours plus d’égalité. Voilà que Walter Benn Michaels nous invite, bien involontairement sans doute, à relire John Rawls.

Anne De Vleeschouwer

Pour aller plus loin

Projet Avec tous les «Sans»

La précarité progresse dans la société, dans tous les secteurs et sous toutes ses formes. Sans emploi, sans-abri, sans papiers et tous les autres «sans» voient leurs rangs croître au fil du temps et deviennent un simple fait de société banal aux yeux de la population. Un livre, une pièce théâtre, une exposition, vous sont proposés, accompagnés d’une animation, afin de mettre un visage sur toutes les personnes « Sans », mais également pour montrer que toutes les précarités se ressemblent alors que le système ne cesse de les mettre en concurrence et surtout pour pousser à une convergence des luttes. La plateforme Marche des Migrants de la Région du Centre, le Réseau louviérois de Lecture publique et le Théâtre du Copion sont à l’initiative de ces propositions. En tant que relais vers ses partenaires, le Ce.R.A.I.C. propose son soutien lors des animations, en l’associant au livre, à la pièce de théâtre ou à l’exposition. Ces différents outils de sensibilisation sont disponibles pour l’ensemble du territoire wallon.

#AvecTouslesSans


  1. La diversité contre l’égalité, par Walter Benn Michaels, éditions Raisons d’agir, 2009, EAN: 9782912107459 ↩︎

  2. Page 10 du livre La diversité contre l’égalité ↩︎

  3. Page 7 du livre La diversité contre l’égalité ↩︎